Chroniques de la Maison natale

L'entrée de saint Bernard à Cîteaux - une enluminure du XVe siècle

   Au-delà du cadre biographique, la famille de saint Bernard s’impose au XIIe siècle comme une source d’inspiration de la réforme monastique cistercienne. À travers les Vitae, cette famille à la croisée de la chevalerie et de la piété a servi de matrice pour la diffusion des nouvelles aspirations religieuses de son temps. Devenue un modèle à imiter, la famille de Bernard est ainsi représentée dans une enluminure de La Légende dorée, pour illustrer un épisode important de la vie du saint : son entrée à Cîteaux.

Jacques de Voragine, Légende dorée (traduction Jean de Vignay), Jacques de Besançon, BNF Richelieu, Manuscrits occidentaux Français 245, f°.55r, Saint Bernard et sa famille.

   La Légende dorée d’où est extraite cette enluminure est un ouvrage en latin rédigé au XIIIe siècle par le dominicain Jacques de Voragine, dans lequel il fournit une collection de vies exemplaires d’environ 150 saints. La traduction en langue vernaculaire par Jean de Vignay au XIVe siècle est reprise, adaptée et commentée sous forme de glose au XVe siècle par François le Barbier fils, dans un manuscrit dont l’illustration est attribuée à Jacques de Besançon.

   Le texte qui raconte la vie de saint Bernard débute par sa naissance dans une famille noble et pieuse, l’éducation chrétienne qu’il reçoit, la possibilité d’une carrière mondaine et finalement sa décision de se faire moine. L’enluminure accompagne visuellement le passage où Bernard entre à Cîteaux, non pas suivi de trente compagnons comme le veut la tradition, mais entouré de sa famille.

   Dans une salle capitulaire à l’architecture conventionnelle, deux groupes distincts se détachent. Au premier plan, la famille de Bernard, venue assister à son admission comme novice, porte des costumes variés aux couleurs franches et contrastées. À droite, son père, Tescelin, un genou à terre, tient dans une main sa coiffe et désigne de l’autre Bernard en le regardant. À ses côtés, Aleth,  la mère de Bernard, tête couverte et agenouillée, est tournée vers son mari et semble lui parler. Les deux parents sont clairement identifiés par des inscriptions Aaleth et Cestin (sic). À leur gauche, sont agenouillés cinq de leurs enfants. Le jeu des regards et des mains rend l’attitude de la famille vivante et expressive. Son comportement contraste avec l’attitude hiératique au second plan des moines, vêtus de la coule blanche des Cisterciens. L’abbé auréolé,  Étienne Harding, siège en hauteur, au point de fuite de la composition, assisté de deux frères. L’abbé lève la main droite en signe d’acceptation et pose une main gauche protectrice sur la tête tonsurée de Bernard, agenouillé à ses pieds. Le novice est figuré au centre de l’enluminure : Bernard est bien le personnage central.

   L’illustration accumule les éléments anachroniques : l’abbé est auréolé bien que non encore canonisé, les cinq frères ont quasiment le même âge et à l’époque de l’entrée à Cîteaux de Bernard, sa mère est décédée. La fonction de l’image est de renforcer l’interprétation morale du récit. Les parents acceptent de faire don à Dieu de leur enfant et semblent tous deux s’en féliciter. La présence des autres enfants, qui suivront Bernard dans la vie monastique, insiste sur l’image d’une pieuse famille à la foi profonde, pourvoyeuse de vocations.

   Par sa composition, les proportions des personnages, les coloris, cette enluminure est une allégorie de la vocation religieuse et de la supériorité de l’appel divin sur les attaches familiales.

Sigrid Pavèse en collaboration avec Élisabeth Réveillon (Les Amis du Vieux Fontaine)